Fallait-il donc créer le verbe "sigapser" pour évoquer le très récent rapport dénonçant la "faillite" de la recherche dans bon nombre de CHU français ?

Un article daté du 15 juillet 2008 du journal Les Echos mentionne l'existence d'un rapport encore inédit révélant des "inégalités criantes entre les 32 centres hospitalo-universitaires français". L'article en texte intégral est accessible à cette adresse :

http://www.lesechos.fr/info/metiers/4751673-ces-chu-qui-ont-abandonne-la-recherche.htm

N'ayant pas encore connaissance du rapport, je ne peux me baser que sur le contenu de l'article. L'étude porterait sur 40 000 publications des années 2000 à 2006 dans 2 000 journaux internationaux. Quels outils, quelle méthodologie ont été utilisés pour cette étude, difficile de le savoir, et ce n'est pas l'encart intitulé pompeusement "Méthodologie" qui nous le dit. La notion de "groupes" (A, B, C, D) rappelle les premiers groupes SIGAPS, mais cette fois-ci non pas appliqués aux revues, mais aux CHU. Tout ceci est bien entendu lié. SIGAPS, pour mémoire, Système d’Interrogation, de Gestion et d’Analyse des Publications Scientifiques, "a pour objectif d’aider au recensement et à l’analyse des publications scientifiques référencées Medline, pour un établissement ayant des activités de recherche médicale" donc par définition les CHU. Je ne sais pas si SIGAPS a été utilisé dans le cadre de cette étude, si ça n'a pas été le cas, il serait intéressant de comparer les deux modes d'approche sur ces questions d'évaluation bibliométrique de la recherche. Mais qui s'occupe véritablement de ces questions ; des statisticiens, des informaticiens, des personnels des directions de la recherche clinique, des bibliothécaires médicaux ? Penser un peu plus souvent à solliciter ces derniers ne serait peut-être pas une mauvaise idée, surtout si l'on se reporte à la conférence du dernier congrès EAHIL, que j'avais jugé, dans l'un de mes précédents messages comme un brillant exercice de style, mais qui a aussi le mérite de mettre l'accent sur la façon, parfois peu précise, dont des bases comme PubMed/Medline gèrent les adresses des établissements, les noms des chercheurs et, par conséquent, l'affiliation, le rattachement des auteurs d'une publication à une institution. Toutefois, je le concède, cela ne joue qu'à la marge, mais il y a bien d'autres sujets de réflexion que l'on pourrait avoir sur ces questions de bibliométrie. Il est amusant de noter également que "ces CHU qui ont abandonné la recherche" sont aussi, et je ne fais aucune distinction dans le classement, ceux qui ont abandonné, c'est-à-dire à mon avis tous à divers degrés, la fonction "support" à la recherche que devrait pouvoir assurer tout bibliothécaire médical ou documentaliste hospitalier dans un CHU. Ceci devrait avoir d'autant plus d'écho si l'on devait comparer la situation française à celle des CHU des autres pays, il suffit pour cela de se reporter aux conférences des dernières années de l'European Association for Health Information and Libraries et on aura quelques éléments de réponse. Dans le même ordre d'idées, l'encart intitulé "la constance et l'efficacité britanniques" est éloquent, comme le passage qui suit, où, en matière de recherche, je cite :

"la moyenne nationale est plombée par des CHU « à la dérive » négligeant la recherche médicale plus par défaut d'ambition que par manque de moyens. « En France, le rapport entre les meilleurs et les moins bons est proche de un à cent. Dans aucun autre pays on rencontre de tels écarts », remarque Philippe Even. En Angleterre, les champions locaux sont bien évidemment implantés dans les grandes institutions historiques proches de Londres (...) ces institutions ne sont que deux à trois fois plus performantes que les facultés moins huppées de Newcastle, Glasgow ou Dundee, qui sont donc loin de démériter. La même cohérence se retrouve en Allemagne et aux Etats-Unis, où les petites facultés de médecine ne sont pas écrasées par les grandes."

En résumé, n'oublions pas les fonctions "support" et la documentation en fait partie, et il n'est pas dit que cela ne joue pas un rôle au niveau des écarts (à étudier). Terminons quand même par une note positive, il est reconnu de tous que nous avons en France le meilleur système de santé du monde, les meilleurs chercheurs, les meilleurs médecins, etc. ;-) mais pour combien de temps encore ? Car, au final, l'article ne manque pas de signaler des "retards thérapeutiques" inéluctables, l'abandon de la recherche ayant nécessairement un impact sur les soins :

"L'impact de cette faillite collective est gigantesque. Elle se traduit par une incontestable perte de chance pour les malades soignés par des praticiens ignorant les dernières techniques ou les molécules de nouvelle génération."

Avis semble-t-il partagé par le médecin Philippe Even lorsqu'il affirme que "la prise en charge des maladies graves, rares ou émergentes, et surtout les multipathologies si fréquentes aujourd'hui à cause du vieillissement de la population, ne sont optimales que là où la recherche est étroitement associée aux soins."

Pour ce qui me concerne, je partage entièrement l'avis de Philippe Even lorsqu'il dit, par rapport à cet abandon de la recherche et au manque de publications : "L'argent n'est pas essentiel. C'est l'état d'esprit des médecins et des administrations hospitalières qui est en cause". Dis-moi quel centre de documentation hospitalier tu as, je te dirai... pourrait-on ajouter, et pourtant, si l'on regarde le classement des CHU français, ce n'est pas tout à fait ça, y aurait-il un bug ? Bien évidemment, lorsque l'on pourra lire le rapport, on trouvera d'autres explications à ce classement. Le rapport note également la "façon scandaleuse" dont sont recrutés les universitaires et évoque le "simulacre" de validation du Conseil national des universités (CNU), déjà épinglé dans un article du journal Le Monde il y a quelques mois où l'on apprenait, si je me souviens bien, le recrutement d'un maitre de conférences pour une section langue dont le candidat reçu ne connaissait même pas la langue qu'il devait enseigner, probablement ce candidat avait-il dû donner sa langue au chat... Philippe Even souligne par ailleurs "la médiocre qualité de la formation scientifique", on pourrait même dire "intellectuelle" des médecins. Des sujets sur lesquels j'aurai certainement l'occasion de revenir.